Patrice Bardot, rédac-chef de Tsugi : « Ça n’existe pas un artiste qui ne naît que d’internet »

Points de vue de professionnels

logo mag TsugiLe magazine musical Tsugi a associé les labels français à son 4ème anniversaire. Raisons d’être de cette union : indépendance et résistance, faire valoir sa différence. En marge de réjouissances live à La Gaîté lyrique et au Rex, le défricheur de talents fera la couv’ avec une photo de famille d’une bonne soixantaine de labels frenchies.

Pourquoi avoir associé les labels indépendants à l’anniversaire de Tsugi ?

Nous cherchions à organiser un événement qui sortirait de l’ordinaire et en rapport avec ce que l’on défend dans Tsugi. C’est en partie les labels français, dont nous mettons souvent les artistes en couverture. Nous sommes également un éditeur indépendant, Détroit Médias a été créé en grande partie avec l’apport financier des journalistes. Nous avons donc eu l’idée de monter une opération sur la thématique « presse indé / labels indé », dans un contexte difficile pour nos deux domaines fortement mis à mal par Internet.
Nous véhiculions une image électro, même si ce n’était pas le projet au départ et que l’on s’en est vite éloigné. Nous avons ainsi rassemblé des labels de différents univers. Le but n’est pas de jouer les pleureuses, mais à partir d’un dossier explicitant pourquoi l’on fait ce métier, exploiter les aspects positifs de l’indépendance, en tant que vivier artistique et prescripteur. Je crois qu’aujourd’hui les gens ont besoin de filtres : il n’est pas possible d’assimiler 10 000 artistes. C’est aussi le cas pour l’information dans la presse.
Nous essayons de rester subjectifs et de remettre la critique au goût du jour. La presse a trop été un robinet d’eau tiède pendant des années. Jusqu’à l’attaque d’Internet en 2004-2005, elle a été totalement achetée par les maisons de disques, qui ont ensuite bénéficié de beaucoup moins de moyens. Cela a pourri le métier. On accuse souvent les maisons de disques dans cette histoire de crise du disque, mais les éditeurs, la presse musicale, ont eu largement leur part de responsabilité et se sont discrédités. Depuis que je fais ce métier, je prends du recul vis à vis des maisons de disques ; notamment pour les gros artistes. Si le disque n’est pas bien, nous le disons. C’est l’intérêt de la presse aujourd’hui : défendre les points de vue pas toujours partagés avec tout le monde et notamment nos confrères. Je crois que les lecteurs ressentent qu’en tant que professionnels, si nous affichons un avis, c’est qu’il y a quelque chose derrière.

Ça rejoint les rôles formateur et accompagnateur des labels ?

Oui c’est ce que nous essayons de faire : accompagner les artistes depuis leurs débuts jusqu’à une couverture. Des groupes comme Justice, je les suis depuis ma période au sein du magazine Trax, nous continuons aujourd’hui. Évidemment, si le groupe nous plaît moins, on va moins suivre. Cet aspect est en effet le même chez les labels indépendants, même si eux peuvent se faire piquer leurs artistes par un gros groupe.

Pas d’artiste sans le support d’un label, d’une chaîne de télé…

Comment faire comprendre au grand public la nécessité de valoriser la musique ?

Il faut reprendre à la base, présenter la situation, être très didactique, raconter à quoi sert un label. Un artiste tout seul, même avec Internet, il n’est pas grand chose. Derrière les artistes il apparaît toujours un soutien. Si le groupe n’est pas Radiohead, il va crier dans le désert. Pas d’artiste sans le support d’un label, d’une chaîne de télé, de différentes structures. Ça n’existe pas un artiste qui ne naît que d’internet, on s’en rend compte si on analyse tous les cas.

La Félin pense que la sensibilisation doit se faire autrement que par les campagnes coûteuses, ratées et illégitimes de l’Hadopi : on ne peut pas assurer les rôles de gendarme du net, juge et flic. Cela doit être mené par des acteurs légitimes, artistes, fédérations, labels en partenariat pourquoi pas avec un magazine comme le votre. Constat partagé ?

Il faut miser à mon sens sur les aspects positifs et donc le soutien aux artistes en développement. Toute la politique répressive sur Internet, sur le piratage en général, menée depuis les années 90 par les majors en particulier est à coté de la plaque. Je ne dis pas qu’il ne faut pas de mesures répressives. Je préconise d’abord de taxer les FAI pour contribuer au financement des labels et des artistes, mais pas aux gros qui n’en ont pas besoin. C’est là que le combat doit se passer, car les FAI fournissent un flux qui encourage le piratage.
Les majors de l’industrie du disque étaient dans l’erreur par exemple en mettant des verrous sur les CD. Certains ont alors cessé d’acheter des disques car ils ne pouvaient pas les lire partout. Quand on sait qu’en France, il se vendait un CD par foyer et par an… Le prix du disque n’en parlons pas. On peut multiplier à l’infini toutes les erreurs successives par les majors qui malgré tout continuent d’exister et de ne jamais se remettre en cause.

Que vous inspire le futur Centre national de la musique ?

Le cinéma français n’existe que par l’aide au cinéma. Si Lady Gaga permettrait de financer des artistes à Bordeaux ou à Marseille, pourquoi pas ? Mais les fonds de pension qui détiennent les majors sont-ils prêt à lâcher du lest ?
Le rachat des majors par Amazon et les autres, si l’Internet met la main sur la musique, cela va être dramatique. Entre Google et Apple, même si ces derniers ont une image un peu plus sympathique, ils partagent la même volonté hégémonique.

Je crois pas mal à un retour à des petits acteurs mobiles qui peuvent diffuser leurs messages à travers des réseaux très précis.

Comment bâtir un modèle pérenne pour la création musicale ?

Il faut donner un écho à ses acteurs et créer un nouveau modèle économique, que les artistes trouvent une caisse de résonance et puissent vivre de leur métier.
Chacun doit réfléchir, trouver de nouveaux modes de communication et de distribution de la musique. Pourquoi pas du streaming payant ? Aujourd’hui les artistes touchent 1 000 € pour 1 million d’écoute avec le modèle gratuit. Deezer va être dépassé par Spotify, ses positions vont être difficiles à tenir.
Il est aussi légitime de se demander si les artistes devraient gagner autant d’argent parce qu’ils vendent des disques ? L’échelle entre les très gros et les petits, comme entre le PDG de Total et ses salariés en quelque sorte. Le barème ne devrait-il pas être plus élevé sur les petits et moins sur les gros ? Les structures de ces grosses maisons de disques ne sont-elles pas inadaptées à la réalité du marché ? Nous sommes en effet revenus au niveau des ventes de l’époque pré-CD. Elles pourraient d’ailleurs redistribuer aux artistes une partie de ces énormes frais.

Cela rejoint la notion d’artisanat mise en avant par la Félin et nombre de labels.

Je crois pas mal à un retour à la queue de la comète décrite dans l’Internet, à des petits acteurs mobiles qui peuvent diffuser leurs messages à travers des réseaux très précis. Petit à petit un artiste arrivera à se faire entendre car il aura vendu directement des CD. Les gens sont je crois toujours prêts à acheter quelque chose.
Nous sommes désormais sur autre planète. Quand j’avais 20 ans c’était ceux de notre âge qui achetaient la presse musicale, aujourd’hui ce sont les 25-30 voire 30-40 ans. Tsugi attire les CSP+ !
Il s’agit désormais de trouver le moyen par de générer des revenus avec le numérique, via par exemple des applications Iphone, ce sont les pistes à suivre. Trouver un moyen que cela rapporte si certains veulent lâcher du lest. Apple cartonne mais avec des taux de rémunération infimes. Si les « gros » ne donnent pas, les petits auront du mal à survivre. Je suis assez pessimiste sur le public jeune, on ne les fera pas consommer du CD et du magazine. Certains achètent du vinyle et des vieux disques, mais ça reste marginal. Ils pourront cependant acheter des morceaux sur leur mobile. Néanmoins la majorité des jeunes écoutent la musique par YouTube, notamment les moins de 15 ans et ils récupèrent les morceaux grâce à des logiciels. On ne peut pas aller à la course, mais chaque génération continue d’acheter quelque chose, au fur et à mesure des évolutions technologiques.

Que peuvent faire labels et magazines indés ?

Nous défendons certaines valeurs communes. Faire une couverture sur les principaux fondateurs de labels indépendants et leur permettre de s’exprimer, c’est démontrer la richesse de ce qui fait la création dans notre pays. Il faut leur donner les moyens d’accompagner les artistes dans leur développement, sinon ils crieront dans l’immensité de l’univers. Ce sera comme envoyer des signaux aux extra-terrestres, en espérant qu’ils soient là de l’autre coté à les recevoir. Un artiste seul c’est un peu ça, il va faire sa page Soundcloud, Facebook, MySpace ou autre, mais il faut qu’il attire des gens. Le rôle des labels et de la presse c’est un peu ça, attirer les gens vers les artistes que l’on a envie de défendre. Personne n’a rien perdre, au point où l’on en est. Soit tu crèves en silence, soit tu fais des actions qui vont sembler ridicules par rapport aux problèmes existants, mais au moins ça a le mérite de positionner, de faire avancer les choses par petites touches. C’est toujours plus intéressant que de ne rien faire et mourir à petit feu. Si les opérations comme celle-ci peuvent contribuer à faire comprendre à quelques personnes les problématiques, tant mieux, mais les objectifs sont modestes. Notre volonté, c’est de mettre en valeur une scène très riche, qui a besoin que l’on parle d’elle. Les problématiques des labels sont très proches des nôtres, le public que l’on veut toucher est le même. Si cela peut faire boule de neige, créer quelque chose tant mieux, nous serons très heureux !