« Chère poule mouillée, ou l’exigence », lettre ouverte de Sean Bouchard du label Talitres

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Jeudi 21 Juin, Sean Bouchard du label Talitres rédigeait une lettre ouverte dans laquelle ce responsable de label interpellait un internaute ayant mis à disposition un lien de téléchargement direct vers l’album d’un des groupes qu’il produit. Contacté par PC INpact, ce passionné de musique a répondu à quelques questions, apportant ainsi de plus amples précisions sur sa démarche et la portée de son geste. Lire l’interview de Sean Bouchard sur PC Impact.

« Chère Poule Mouillée,

Cela fait désormais quelques longues semaines que ce texte me trotte dans la tête mais peut être, en ce jour d’été, est-il finalement temps de vous l’envoyer.

Pseudo-anonymes du net, vous êtes nombreux et divers à proposer ces liens illicites. Soit. Je ne vais pas prendre mon bâton de juge et parcourir tel un anachorète les méandres des blogs et des forums. Recherche vaine, déjà dérisoire et ô combien ridicule. Je ne vais pas non plus vous vanter les valeurs de la loi Hadopi, d’autres le font mieux de moi: je n’aime pas cette loi, véritable machine à gaz à tourner en rond, cache misère de certains maux de l’industrie musicale, quasi rien en elle ne me plait.

Peut-être êtes-vous aussi un acheteur de disques (physiques ou numériques), allez-vous aux concerts, recommandez-vous vos goûts musicaux ? Quelle belle affaire. En toute modestie je ne vois pas quel orgueil vous pouvez en tirer.

Cela peut vous paraître totalement absurde ou ridicule, lamentablement prétentieux, mais je considère que chaque nouvelle sortie est à choyer comme une pierre précieuse, c’est notre mur que l’on construit, disque après disque, brique après brique, un patrimoine sonore, une identité avec ses visages, ses cicatrices, ses erreurs, ses mines d’or que l’on protège, ses enfants que l’on couve et qui vous font grandir, éventuellement qui partent. Voyez-vous ?

J’ai mis un certain temps à accepter l’orgueil, que l’on peut considérer comme déplacé, de certains artistes. Parfois tellement égocentriques qu’on partirait bien 12 mois, loin, sur les îles bleues. Ils ont raison, il faut savoir l’être, de temps en temps. Pourquoi le sont-ils ? Car je les imagine totalement habités par leur œuvre. Pourquoi les comprendre ? Car finalement lorsque l’on dirige un label indépendant on adopte la même attitude. Il faut savoir être ambitieux, par respect pour les musiciens. Chaque nouvelle signature est une obsession, une divagation entre une subjectivité revendiquée qui prime et les réalités financières. On est là pour toucher le plus grand nombre tout en conservant cette exigence fondamentale. C’est le maître mot : l’exigence.

Après plus de 10 ans d’une entreprise qui a toujours connu la crise, Talitres est présent. Grâce aux artistes qui nous ont fait confiance, grâce aux rencontres, aux partenaires, aux collectivités publiques, aux médias qui nous soutiennent, aux salles et aux festivals qui nous ouvrent leurs portes, aux acheteurs fidèles. Savez-vous Poule Mouillée que l’une des plus grandes jouissances est de suivre la destinée d’un disque ou d’un artiste. Savoir en quelles mains il ira, quelles oreilles attentives l’écouteront. Cela fait un peu tarte à la crème vu comme cela, mais c’est ainsi.

Quelle est la nécessité d’un tel texte ? Sans doute vous montrer la colère qui peut parfois m’habiter. Votre sobriquet pitoyable m’exaspère. C’est une provocation assez insupportable.

Les reproches qui vous sont adressés ? Le téléchargement illégal favorise l’acte d’achat, quelques études le démontrent me direz-vous. J’ai toujours pensé que la diffusion favorisait la diffusion, je le pense toujours. Mais de telles études, avec un recul aussi microscopique, me font davantage penser à de la pure et simple communication, elles manquent de perspective, de globalité. Je ne vous demande en aucun cas de retirer votre lien de téléchargement, simplement de coupler celui-ci avec un acte pseudo-responsable donneur de bonne conscience. Allez plus loin, mentionnez le site de l’artiste, celui du label, les formats disponibles, les concerts, …que sais-je…

Il me semblait utile de vous indiquer ces quelques fondamentaux, même si avec eux vous ne savez pas grand-chose du bouillon interne d’un label indépendant. Si vous souhaitez m’écrire, cela serait avec plaisir, on en discutera, dans la plus grand cordialité.

Et bonne Fête, il me semble que c’était aujourd’hui.

Sean Bouchard, Talitres (sean@talitres.com) »